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La dérive autoritaire de Trump se poursuit

La dérive autoritaire de Trump se poursuit
AFP

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La déclaration d’urgence nationale pour la construction d’un mur à la frontière sud et d’autres événements récents remettent à l’ordre du jour une question que se posent légitimement plusieurs observateurs: la présidence de Donald Trump est-elle un exemple de dérive autoritaire?  

En ce jour de la Fête des présidents chez nos voisins, il convient de rappeler que les pères fondateurs de la république américaine souhaitaient éviter que la présidence devienne l’instrument d’un individu aux visées autocratiques. Depuis l’élection de Donald Trump à ce poste, cette inquiétude a été maintes fois exprimée. Parmi les penseurs sérieux qui l'ont fait, la préoccupation principale n’est pas l’usurpation du pouvoir par une prise de contrôle soudaine et violente de l’État, mais le glissement tranquille vers l’autoritarisme.   

Au mitan du premier mandat de Donald Trump, qu’en est-il de cette dérive autoritaire? Peut-on en voir encore les traces? Les événements des derniers jours portent à croire que ces craintes demeurent justifiées.   

La mort des démocraties  

Il y a quelques mois, je soulevais cette question en référence à l’ouvrage de Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, How Democracies Die. («La démocratie américaine en péril?») Cet ouvrage vient tout juste de paraître en français sous le titre La mort des démocraties.    

Dans ce billet, j’expliquais sommairement les quatre grandes catégories de signes précurseurs d’une dérive autoritaire. L’ouvrage de Levitsky et Ziblatt relève de multiples indices qui font craindre une dérive autoritaire aux États-Unis, selon une dynamique qui a mené à l’échec de nombreuses expériences démocratiques ailleurs dans le monde et à travers l’histoire. Ici, je ne ferai que relever dans l’actualité très récente des exemples qui suggèrent que l’analyse de Levitsky et Ziblatt est plus pertinente que jamais.    

1 . Rejet des règles du jeu démocratique ou affaiblissement de l’engagement à respecter ces règles   

On peut citer en exemple la récente déclaration d’urgence pour la construction d’un mur à la frontière sud. La Constitution des États-Unis stipule clairement que l’appropriation des fonds publics est la prérogative exclusive du Congrès. Le président a tout tenté, y compris un blocage du gouvernement pour plus d’un mois, pour convaincre le Congrès de financer son projet de mur. Devant le refus du Congrès d’obtempérer à ses demandes, il a invoqué une loi qui permet au président de débloquer des fonds rapidement pour faire face à une situation d’urgence. Il est toutefois manifeste que le problème des traversées illégales à la frontière américano-mexicaine, en baisse spectaculaire au cours des vingt dernières années, ne correspond pas du tout à la définition généralement reconnue d’une situation d’urgence.    

L’action du président est déjà l’objet de contestations devant les tribunaux, mais le président affirme qu’il n’a que faire des décisions des tribunaux inférieurs. En effet, il est confiant que la Cour suprême, forte d’une majorité de cinq juges solidement partisans et républicains, lui donnera incontestablement raison en dernière analyse. Ainsi, dans ce passage de son discours, il se moque en chantonnant de la tonne d’avis juridiques qui dénoncent le caractère inconstitutionnel de son action, (voir l'extrait vidéo ici). Puisqu’il semble pouvoir compter sur le contrôle partisan de la Cour suprême, c’est comme si la règle de droit était à ses yeux entièrement soumise à l’autorité du pouvoir présidentiel. C’est un problème.  

2. Négation de la légitimité des opposants politiques  

Il s’agit d’un thème récurrent pour Donald Trump. Il présente presque toujours les opposants à son projet de mur non pas comme des gens qui ont une conception différente des solutions aux problèmes liés à l’immigration illégale, mais comme des gens qui font activement la promotion du crime et compromettent sciemment la sécurité du pays (voir ici).     

Dans la dernière semaine, le président a aussi renchéri sur la remise en question de la légitimité de tous ceux qui sont associés aux enquêtes visant à faire la lumière sur les liens possibles entre sa campagne et la Russie. Dans ces deux tweets, il revient à la charge contre le procureur spécial Robert Mueller et se fait le porte-voix d’un commentateur de droite qui réclame carrément l’emprisonnement des enquêteurs.   

 

3. Tolérance de la violence ou incitations à la violence  

On se souvient tous des invitations plus ou moins explicites de Donald Trump à ses partisans de tabasser les manifestants pendant ses assemblées partisanes ou sa réaction controversée aux manifestations de groupes d’extrême-droite à Charlottesville en août 2017. Ce n’est pas nouveau, la violence est omniprésente dans le discours et l’environnement politiques de Donald Trump (voir ici). L’incident récent où un partisan de Trump s’en est pris à un cameraman de la BBC pendant un rallye partisan de Trump a ranimé le débat sur l’incitation à la violence contre les médias (voir ici).     

4. Disposition à limiter les libertés civiles des opposants, y compris les médias  

Finalement, la guerre de Trump contre les médias continue de battre son plein. Hier, réagissant à un sketch humoristique qui lui a déplu, Trump suggère que les réseaux qui diffusent de l’humour mordant à son endroit devraient être sujets à des «rétributions».    

Le fait que ce genre d’humour ait été servi à tous ses prédécesseurs et qu’aucun d’entre eux n’ait demandé la suspension du premier amendement à la Constitution (qui garantit la liberté de parole et la liberté de la presse) ne semble pas lui avoir traversé l’esprit. Le contraste avec la réponse élégante de Lyndon B. Johnson à la satire mordante des Smothers Brothers en 1968 est assez saisissant (source de l'image).   

Et au cas où quelqu’un aurait pu oublier sa guerre contre les médias, Trump s’est empressé d’ajouter, tout en majuscules: 

Le glissement 

Les institutions américaines opposent une résistance à ce glissement vers l’autoritarisme, mais les manifestations de celui-ci continuent de se multiplier. J’entends déjà les critiques me dire que les Américains ont élu leur président en connaissance de cause et que celui-ci est en droit d’agir comme bon lui semble en vertu de sa légitimité démocratique. Cette vision fait pourtant fi de l’esprit des institutions américaines.    

La menace à la démocratie, comme le rappellent Levitsky et Ziblatt, réside dans l’acceptation passive de ces attaques contre les institutions, souvent au nom d’une partisannerie aveugle ou encore en évoquant que si l’économie va bien il n’y a pas lieu de remettre en cause l’autorité des dirigeants. Il faut dire que dans bien des cas de dérive autoritaire cités par ces auteurs au siècle passé (dont certains des pires que vous pouvez facilement deviner), le pouvoir en place jouissait d’un fort appui populaire et l’économie tournait rondement. À l’occasion de la parution en français de cet ouvrage indispensable, il vaut la peine de souligner que la dérive autoritaire dont il décrit les mécanismes continue son petit bonhomme de chemin.    

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM . On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM