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Le moment où Notre-Dame s’embrase

Le moment où Notre-Dame s’embrase
AFP

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Un épais nuage de fumée, une odeur de « cramé » sur l’île de la Cité en plein cœur de Paris, un prêtre et des touristes frappés d’effroi: en quelques minutes lundi, Notre-Dame s’est embrasée et sera sauvée in extremis des flammes après neuf heures d’intervention des pompiers.  

La dernière messeIl est 18 h 15 lundi, quand le père Jean-Pierre Caveau démarre le dernier des cinq offices. Alors qu’il entame la lecture de l’Évangile, vers 18 h 30, une alarme retentit.  

« Interdit, le prêtre restait devant son pupitre », raconte à l’AFP Johann Vexo, organiste du chœur de Notre-Dame depuis 15 ans.   

La sonnerie, entrecoupée de messages automatiques en français et en anglais, demande aux gens de garder leur calme, mais d’évacuer au plus vite.  

Croyant à une erreur de manipulation ou à un dysfonctionnement, l’assemblée ne bouge pas, explique Emmanuelle Rivière, chantre à Notre-Dame depuis 2007. Finalement, après quelques minutes les gens sortent calmement par le portail central.  

Johann Vexo prend le temps d’éteindre l’orgue, prend son manteau, et se dirige vers la sacristie, la sortie pour le personnel. Un boîtier y clignote en rouge indiquant un feu dans les combles, sans plus de précisions.   

Les évacuations à Notre-Dame ne sont pas rares. Le parvis y a droit « quasiment toutes les semaines ».   

 

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L’alarme finit par s’éteindre, le prêtre retourne officier.  

À 18 h 43, Emmanuelle Rivière croise des gens qui rentrent dans la cathédrale. Elle trouve ça « étrange », mais part, « insouciante, sans [se] douter de ce qui allait se passer ».  

Johann Vexo lui emboîte le pas. Il jette un dernier coup d’œil. Ni flamme ni fumée. « Serein ».  

Ils n’entendront pas la deuxième alarme qui retentit à 18 h 45.  

Le départ du feu

Carlos Feria, un touriste espagnol admire la cathédrale depuis le quai Montebello, en attendant une navette fluviale touristique. Il prend deux photos, la lumière est belle à 18 h 42.  

À 18 h 50, il voit un mince filet de fumée s’échapper de la toiture du bâtiment. Ça doit venir des travaux, pense-t-il, les yeux levés vers les échafaudages.  

À 18 h 52, la fumée s’épaissit, elle devient plus grise, et les premières sirènes des secours résonnent.   

Sur l’île de la Cité règne une « grosse odeur de cramé » quand Nicolas Lemen, réceptionniste à l’hôtel Notre-Dame la traverse, il tourne la tête et est saisi par le « panache de fumée entre les deux tours ».   

Clément Hartmann, interne en pharmacie, sent cette même odeur depuis sa salle de réunion à l’Hôtel-Dieu. À travers la fenêtre, ses collègues et lui aperçoivent la fumée grise. « On est restés figés pendant un moment. Jusqu’à voir les flammes ».  

Les premières flammes, l’arrivée des pompiers

À quelques centaines de mètres, les premiers pompiers quittent leur caserne du Ve arrondissement.  

 

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Arrivé sur le parvis, le groupe d’une dizaine constate que des « flammes s’échappent » de la toiture, sous l’œil de « milliers de badauds » incrédules, se souvient l’adjudant-chef Jérôme Demay.   

Un mauvais présage pour l’équipage, qui connaît « par cœur » le bâtiment où il effectue régulièrement des manœuvres de sécurité. « On savait pertinemment que si la toiture venait à percer un jour, ce serait très compliqué d’arrêter l’incendie », raconte le pompier.  

À la radio, l’adjudant-chef demande « immédiatement des renforts très importants ». Puis oriente les premiers « engins pompes » vers les tours, pour installer les lances à eau « au dernier étage, au niveau du balcon ».   

La fumée devient noire, les volutes se font plus denses. La police fait évacuer le parvis et ses environs.  

La bataille des beffrois

Masque sur le visage, la caporale-cheffe Myriam Chuzinski est parmi les premiers à grimper les étroits escaliers en colimaçon de l’édifice pour acheminer les tuyaux - 600 pompiers au total, 18 lances déployées. Au sommet, elle découvre « une catastrophe »: le feu dévore la charpente, qu’on appelle « la forêt », à cause du nombre de poutres qu’il a fallu utiliser pour la mettre en place.   

 

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Une heure durant, elle est au cœur du brasier, constamment obligée « de reculer ».   

La toiture perdue, il faut désormais gagner « la bataille des beffrois », explique le lieutenant-colonel José Vaz de Matos. Si le feu détruit la structure en bois des deux tours de la façade, c’est toute la cathédrale qui s’effondre.   

« On a eu un sursaut d’adrénaline », raconte le haut gradé. « En un quart d’heure, il a fallu décider d’envoyer un commando de choc avec des moyens, pour tenter le tout pour le tout ». Un pari qui s’avérera payant.  

Le sauvetage des œuvres

Sous la fournaise de la charpente, une autre bataille se joue: il faut sauver les trésors qui menacent d’être dévorés par les flammes. Guidés par des experts de l’art, quelques pompiers s’aventurent dès 19 h 12 à l’intérieur de l’église pour évacuer reliques et pièces inestimables.  

Jean-Marc Fournier, l’aumônier de permanence, ne pense qu’à « sauver ce trésor inestimable qu’est la Couronne d’épines et Jésus dans le Saint-Sacrement », raconte-t-il.  

À l’intérieur de la cathédrale, « une vision de ce que peut être l’enfer ». Malgré « des cascades de feu qui tombent des ouvertures », les pompiers et un intendant parviennent à extraire la sainte-relique, évacuée sous « la protection des forces de l’ordre ».  

Le feu est éteint

Vers 22 h 50, les deux tours sont sauvées et la structure « préservée dans sa globalité », annoncent les pompiers.  

 

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Philippe Marsset, le vicaire général de l’archidiocèse de Paris, entre dans la cathédrale vers 23 h 30 et confie son « impression d’être devant un bombardement ».   

« Tout est noir et il y avait dans le fond, la grande croix jaune illuminée par des flammes ». À quelques mètres, un robot lanceur d’eau, Colossus, 500 kg, s’active.  

Peu avant 03 h 00, les pompiers annoncent avoir « maîtrisé » le feu et à 09 h 30, qu’il est complètement éteint.  

L’enquête s’annonce longue et complexe. Court-circuit, « point chaud » provoqué par une soudure au chalumeau, cigarette abandonnée par mégarde, aucune piste n’est écartée pour le moment.  

Mardi soir, au milieu des décombres, un miracle : le coq en cuivre repoussé qui dominait la flèche et que l’on croyait fondu, est retrouvé.