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L’ère de la censure...

Des «curés de rectitude» tentent d'encadrer la liberté d'expression...

L’ère de la censure...
Photo Le Journal de Montréal, Chantal Poirier

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Non, mais j’suis-tu assez content d’avoir étudié à l’époque où l’université n’était pas en proie aux parangons de vertu... leur définition de vertu.

Nous sommes au cœur de cette période que l’on a appelée « le printemps érable ». Les cégeps et les universités sont en plein bouillonnement. Les associations étudiantes se donnent des mandats de grève les unes après les autres.  

J’enseigne alors comme chargé de cours au campus St-Jérôme de l’Université du Québec en Outaouais. Un cours associé à la faculté de l’éducation. Ça discute ferme d’un vote de grève à venir. Je me souviens d’avoir saisi l’occasion pour que nous tenions une discussion à ce sujet, le tout culminant par un travail dissertatif.  

Et j’ai encore en mémoire le titre d’un des travaux que j’avais reçu : « Quand on n’est pas un carré rouge, on se tait » (pas de ponctuation à la fin).  

Une étudiante qui m’expliquait se sentir bien isolée par ses convictions, elle qui n’appuyait pas les carrés rouges, elle qui était en faveur de la hausse des droits de scolarité, elle qui défendait en somme la thèse que les frais de scolarité à l’université pourraient être plus élevés à condition d’y adjoindre une qualité plus élevée aussi : moins de cours enseignés par des chargés de cours, un plus grand contingentement à l’admission, etc. 

Plus tard dans la session, il y a effectivement eu grève. La directive était claire, à titre de chargé de cours, je devais me rendre sur les lieux. Il y avait piquetage devant la porte de ma classe, j’ai rebroussé chemin. Deux semaines comme cela. Court quand même, et ensuite, nous avons mis les bouchées doubles pour terminer le trimestre.  

Nous avons discuté de tout ça en classe. J’ai regardé, discrètement, du côté de l’étudiante qui m’avait fait parvenir le travail très critique des carrés rouges. Elle n’a pas bronché; jamais elle n’est intervenue dans la discussion. Pourtant ses arguments méritaient d’être entendus.  

À l’évidence, son point de vue était très minoritaire dans le groupe.  

« Curés de rectitude » 

C’est une triste époque que celle où, progressivement d’abord et de façon plus marquée ensuite, la censure recommence à devenir acceptable. Du moins l’accepte-t-on trop facilement, il me semble. Pourtant, il nous faudrait, chaque fois, nous dresser contre l’intimidation faite par les censeurs, par ceux qui tentent de cadenasser nos discussions, nos débats, nos représentations artistiques, notre liberté d’expression.  

Il y a bien eu les cas, très médiatisés, des pièces SLAV et Kanata de Robert Lepage. Pour l’occasion, il y a eu levée de boucliers. Toutefois, les censeurs ont gagné, les producteurs de ces pièces ont reculé, des représentations prévues ont été annulées. Un œil au beurre noir pour la liberté de création. Une victoire pour les curés de la rectitude. 

 

L'affiche à droite est celle qui a été 
posée par l'équipe de Radio-Canada. 
L'affiche posée à gauche lui répond.
capture d'écran facebook
L'affiche à droite est celle qui a été posée par l'équipe de Radio-Canada. L'affiche posée à gauche lui répond.

À l’université aussi les cas de « rage de la rectitude » s’additionnent. Et c’est franchement gênant.  

On se souviendra de cet épisode où une association étudiante de l’UQAM, très influente, semble-t-il, n’a rien ménagé pour qu’un projet de débat à propos du cours d’éthique et de cultures religieuses soit annulé. La chose avait été rapportée par mon collègue Mathieu Bock-Côté (on pourra lire sur cette affaire ici ), lui qui avait été invité à participer à la discussion. 

Le plus sidérant fut dans la réponse de cette association étudiante. Manifestement, le concept de « liberté d’expression » y est très limitatif. On pourrait résumer selon la formule suivante : « le droit de dire ce que vous voulez à condition que cela nous plaise; à condition que cela respecte notre conception de ce qui est acceptable ».  

Quelques extraits de la réponse de l’association étudiante aux dénonciations, nombreuses, dans les médias à ce cas de censure :  

« l’AFESH reste solidaire des groupes qui choisissent ce moyen d’action et continuera à les appuyer à la hauteur de ses moyens. En aucun cas, nous ne condamnons leurs gestes ni ne nous dissocions des personnes qui les posent; 

-Lorsque des discours servant « à justifier le droit de prononcer des discours ou d’exercer des actions haineuses ou dégradantes particulièrement lorsque celles-ci sont racistes, colonialistes, xénophobes, transphobes, homophobes, sexistes, misogynes, antiféministes, classistes ou capacitistes » (extrait de notre mandat) seront prononcés ou annoncés, nous exprimerons notre solidarité aux groupes les plus directement concernés par ces événements, car c’est à eux de choisir le moyen d’action le plus approprié selon les circonstances.»  

Ouin. On admettra aisément que les limites de la liberté d’expression sont, ici, assez étroites merci. On peut faire entrer à peu près n’importe quel discours au sein de l’énumération des interdits si chers à cette association étudiante. 

La gauche et la liberté d’expression 

L’association étudiante dont il est question plus haut est clairement campée « à gauche » et dans la radicalité. Et il semble bien que ce soit plutôt à gauche justement que sévissent les curés de la rectitude.  

On le voit chez Québec solidaire par cette manie de choisir de manière très intéressée quels seront les débats qui se tiendront visière levée, mais aussi quels autres seront voilés du grand public. 

Bien sûr, ceux-ci s’en défendront, mais personne n’est dupe. Et cette volonté de vouloir préserver « l’unité du parti » au moyen d’accrocs à la transparence n’a rien de bien rassurant.  

Dans les faits, tout le monde a compris que certains dossiers divisent Québec solidaire : au premier chef, la laïcité; mais aussi la question de l’appui à l’indépendance et son expression dans la proposition politique de QS (constituante).  

À l’époque où j’ai été candidat électoral au sein de cette gauche, celle-ci était très marginale et on pouvait débattre d’enjeux controversés sans se cacher. Et nous avons débattu beaucoup de la pertinence –ou non – d’appuyer l’indépendance. J’ai vécu ces débats-là aux premières loges. On ne cachait rien et toutes les positions étaient les bienvenues.  

Sur la laïcité, en observant le fil de discussion sur les réseaux sociaux de quelques amis militants QSistes, on se rend bien compte que les débats seront acrimonieux. J’en ai discuté avec des militants bien en vus et ils l’admettent d’emblée... « Cette discussion ne sera pas l’fun. » 

Au cours des derniers jours, j’ai vu des querelles entre militants où, carrément, on envoyait paître ceux qui appuient la laïcité. L’injonction de « racisme », d’intolérance ou de xénophobie n’étant jamais bien loin.  

Conseil national de Québec Solidaire à Montréal, Québec, Canada. Le 7 décembre  2018.
Sur cette photo: Gabriel Nadeau-Dubois,Manon Massé
MARIO BEAUREGARD/AGENCE QMI
MARIO BEAUREGARD/AGENCE QMI
Conseil national de Québec Solidaire à Montréal, Québec, Canada. Le 7 décembre 2018. Sur cette photo: Gabriel Nadeau-Dubois,Manon Massé MARIO BEAUREGARD/AGENCE QMI

Les militants de Québec solidaire n’auront pas à attendre bien longtemps. Dans un courriel envoyé lundi dernier, Gaétan Châteauneuf, responsable du secrétariat général du parti, annonce que le 15e Conseil national de Québec solidaire se tiendra du 29 au 31 mars 2019 dans un lieu à confirmer. On établit dans ce message que le « Conseil national portera entre autres sur la laïcité et le port des signes religieux » et d’autres sujets à préciser plus tard. 

Parions que bien des gens seront intéressés par ce Conseil national. Un souci minimal de transparence imposerait que ces débats se fassent devant les journalistes afin que ceux-ci puissent ensuite informer la population en général de la teneur de ces discussions et la façon dont on arrive à une position que l’on voudra ensuite consensuelle.  

Doit-on rappeler qu’au plus fort de la crise éthique qui secouait le Parti libéral du Québec et les nombreux reportages sur la collusion, le copinage dans l’industrie de la construction, le PLQ n’a pas chassé les journalistes quand on a discuté de la question en Conseil général...  

De la même façon, le Parti québécois a lui aussi tenu ses débats devant les journalistes, pour le meilleur et pour le pire. Sinon, quelle légitimité aura un « consensus » par rapport à un dossier d’importance aux yeux de la population si celui-ci a été arraché à l’abri des regards indiscrets et dans le plus grand secret?