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Lendemains des rastas de la colère

Tout ce débat pour ça... vraiment ?

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Je sais, le débat avait lieu la semaine dernière.        

Je parle du fait que l’humoriste Zach Poitras se soit fait refuser un micro à une soirée d’humour à la Coop Les Récoltes de l’UQAM, parce qu’il porte un style que les gestionnaires de la coopérative ont jugé comme une appropriation culturelle.        

Parler dans le feu de l’action, alors que le malheureux Zach Poitras était pris dans un tourbillon médiatique qu’il n’a pas désiré, alors que tous et chacun tiraient à boulets rouges sur tout ce qui bouge, n’aurait rien apporté au débat.        

Une semaine plus tard, la controverse ne fait plus la une, mais elle a laissé des traces et fait quelques victimes collatérales.        

Je vous partage ici, avec son accord, le statut Facebook publié cette semaine par François Tousignant, l’un des lanceurs d’alerte sur le traitement de Zach Poitras.        

François Tousignant, un diplômé de l’École nationale de l’humour aux fortes valeurs de communauté, de solidarité et d’égalité, est de la trempe des entrepreneurs artistiques de la scène humoristique montréalaise qui valorisent l’humour sans filtre.        

En plus d’être à la tête de soirées d’humour, il est l’un des co-fondateurs du Minifest, un festival d’humour où l’expérimentation est reine, où les artistes se font les dents, où les contenus sont éclatés. Bref, François est un apôtre des scènes non aseptisées, libres et cocasses.         

Mais en dénonçant l’injustice qu’a subit Zach Poitras et devant la tournure des événements, il s’est retrouvé au banc des accusés.        

« Globalement, on m'accuse de haute trahison. On me dit que je n'aurais pas dû critiquer avec autant de virulence un établissement partageant nos valeurs. En faisant, j'ai donné une opportunité à la gauche radicale de se radicaliser plus encore tout en offrant un swing aux nationalistes identitaires et en servant l'équivalent de l'île aux plaisirs d'Astérix aux gens de la droite, chroniqueurs ou commentateurs du web. (...) Les messages vont de « Je suis très déçu de toi » à « T'es un criss de traître ». Je n'pensais pas être capable de déchirer le tissu social de la gauche québécoise en 8 paragraphes. . . »        

Chapeau bas à François.        

C’est déjà difficile de sonner l’alarme et courageux de prendre sa place dans le débat public, qu’il est deux fois plus cruel de recevoir une critique acerbe de tes pairs, pour qui tu dénonçais l’injustice au premier chef.        

Et chapeau bas à Zach Poitras qui a admirablement fait un appel au calme. Je crois que cet appel était davantage dirigé vers sa propre communauté humoristique qu’aux médias de masse en général, mais l’un n’exclut pas l’autre.        

Au final, fallait-il vraiment crier à l’appropriation culturelle ?         

Si oui, nous avons fait preuve d’une hypersensibilité époustouflante qui a fait réagir aux quatre coins de la planète. Et oui ! Même en Russie et en Allemagne ! Ce n’est pas exactement une belle façon de se faire valoir comme société démocratique.        

Je n’entrerai pas dans l’anthologie de la culture et de la philosophie rastafari. Il est question ici du look et du style de vie d’un individu au quotidien. Nous sommes loin d’une opération planifiée et coordonnée. Nous sommes loin d’une œuvre en tant que telle ou de la livraison ou diffusion d’un message.         

Ce n’est pas comme si Zach Poitras faisait de son look le contenu de l’ensemble de ses prestations. Pas du tout, même ! Séparons la tenue vestimentaire et la coiffure du message, SVP !         

En voulez-vous un exemple de réelle appropriation culturelle dans le monde du divertissement de masse ? J’en ai un excellent.         

Le Black and White Minstrel Show  

Lieu : la Grande-Bretagne. Pays qui, depuis le Moyen-Âge, a connu de respectables épisodes qui ont marqué le développement de la démocratie et des droits individuels en Occident. Un pays qui possède également son contraire, soit une longue liste d’exploits racistes.         

En 1957, sur la chaîne BBC, était lancé un concept télé qui allait demeurer jusqu’en 1978 (21 ans !), soit le Black and White Minstrel Show. L’émission décrite comme de divertissement léger et spectacle de variétés, suivie par des millions de téléspectateurs, était constituée d’une troupe de chanteurs et acteurs blancs qui se couvraient le corps de peinture, donc de véritables blackfaces de l’ère moderne, et d’une troupe de chanteuses et actrices au physique parfait et souvent en petite tenue.         

Étonnamment, pendant 21 ans, la prestigieuse BBC n’a jamais réalisé que l’essence même de son émission était construite dans un héritage hautement raciste.         

Le débat public qui a finalement entraîné la fin de l’émission a scindé la population britannique en deux.         

Si vous comprenez bien l’anglais, je vous suggère le documentaire que la BBC a réalisé 40 ans après la fin de l’émission. Vous le trouverez sous le titre suivant sur YouTube : BBC4 TimeShift : Black and White Minstrel Show.   

Si la langue de Shakespeare n'est pas votre force, regardez tout de même... les images parlent d'elles-mêmes.        

Pas de quoi crier au loup  

Le traitement dont a fait les frais l’humoriste Zach Poitras, et par ricochet ceux et celles qui ont dénoncé la situation, n’était pas justifié, et l’enflure que le tout a créée dans le débat public était démesurée.         

Le racisme est un réel problème de société qui, malgré nos beaux discours d’égalité et d’ouverture, est encore une réalité quotidienne.         

Et oui, les humoristes, comme d’autres artistes et citoyens et citoyennes, n’y échappent pas. L’incompréhension va dans les deux sens.         

Et comme le nombre d’études concluant à l’efficacité de l’humour dans la communication interculturelle sont légions, pourquoi ne pas s’en inspirer à l’avenir au lieu de s’affoler de tous bords et tous côtés ?         

Pour cela, il faut donner de la place, et donc une scène et un micro, à celles et ceux qui n’entrent pas dans le moule, à celles et ceux qui sont différents, qui ne s’habillent pas comme les autres, et qui nous offrent un regard différent sur le monde.