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Mike Ward: en quoi le 1er jugement rendu fait fausse route

Les audiences sur l'appel ont lieu aujourd'hui.

Mike Ward: en quoi le 1er jugement rendu fait fausse route
Photo courtoisie, Michel Grenier

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Suite au premier jugement rendu par la Commission des Droits de la personne et des droits de la jeunesse dans le dossier de Mike Ward et Jérémy Gabriel, j’ai collaboré à la réflexion de l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour (APIH). Cette dernière craint que le jugement n’entraine un effet de frilosité et d’autocensure chez les artistes de l’humour, et je partage cet avis.

Au Québec, jusqu’à présent, nous n’avions que très ponctuellement été réellement confrontés sur la place publique à de l’humour offensant de la part des humoristes. Ces cas n’ont pas réellement fait école. C’est donc dans la littérature scientifique internationale que j’ai tenté de trouver des réponses.    

Et ce qui m’agaçait dans le jugement contre Mike Ward a rapidement été appuyé par plusieurs sources de domaines variés : l’éthique (philosophie), l’anthropologie, la sociologie, et la psychologie notamment. En voici quelques grandes lignes.    

Distinguer l’humoriste de ses contenus  

En humour de style stand-up, parce que l'humoriste se présente sur scène en tant que «lui-même», parle de lui au «je», conserve son propre nom, on se retrouve avec une zone grise à savoir si l’artiste dit la vérité, s'il le pense vraiment ou s’il joue un rôle.    

Les humoristes ne sont pas obligés de nous le faire savoir. Le seul réel engagement qu’ils ont envers nous est de nous faire rire.     

À cela, certains voudront faire réfléchir, nous bousculer, nous plonger dans un univers complètement déconnecté, mais leur seul et unique responsabilité, leur seul contrat avec nous demeure de nous faire rire.     

D’où l’importance de distinguer leurs contenus de leur réelle personne, ce que la jurisprudence française a clairement établi.    

Comment ? En cherchant à distinguer, dans les causes qui lui sont soumises, si le comportement sur scène de l’artiste se reflète dans sa vie de tous les jours.    

Est-ce que Mike Ward, dans sa vie «hors-scène», mène une campagne personnelle contre les enfants et les personnes atteintes d’handicaps? Pas du tout, au contraire! Il s’investit beaucoup, et depuis plusieurs années, pour aider, appuyer, contribuer au financement de diverses causes, notamment celles d’amis atteints par de sévères limitations.    

L’humour grinçant, c’est quoi?  

Rire des autres en créant des images choquantes fait partie de l’art. C’est loin d’être nouveau et c’est souvent pour asséner un fort message à contenu social.    

Vous connaissez le texte classique et internationalement consacré de l’Irlandais Jonathan Swift (1729), l’auteur des Voyages de Gulliver, Une modeste proposition?    

Dans ce texte, il invite les Britanniques à manger les enfants et adolescents irlandais pour contrer la surpopulation et la famine en Irlande.    

Bien sûr qu’il ne voulait pas vraiment que le tout arrive pour vrai! Le texte dénonçait l’attitude inhumaine des Anglais pour un peuple en pleine crise humanitaire. Il dénonçait un racisme élaboré en système national et international.    

D’accord, le texte de Mike Ward sur Jérémy Gabriel n’est peut-être pas du même calibre littéraire, mais il opère de la même manière : utiliser un discours noir et méchant pour dénoncer un phénomène social, dans ce cas-ci celui des vaches sacrées de la société québécoise.    

Cibler les vaches sacrées  

Les «vaches sacrées» sont ces cibles de l’humour que plusieurs considéreront, sous le couvercle du politiquement correct, comme des territoires interdits, et dont l’attaque sera perçue comme un sacrilège, voire un scandale.    

Les chercheurs s’entendent pour affirmer qu’il s’agit du devoir de l’humour, de son essence, que de s’en prendre aux piliers des normes sociales. C’est pourquoi on retrouve une riche littérature en ce qui concerne les politiciens, la religion, les forces de l’ordre, les médias et les figures publiques, tous des représentants et/ou gardiens et/ou modèles de l’ordre social.     

Quand Mike Ward s’en prend à Jérémy Gabriel dans son numéro, qu’il exagère certains traits et certaines conditions du jeune homme, il le caricature.  

Ce faisant, l’artiste le rend moins «réel» : il s’attaque à l’idée qu’il crée de la personne et non pas à l’individu personnellement ni à son essence comme être humain.    

L’artiste vise l’image médiatique, l’image publique du jeune chanteur. Il critique notre vision, en tant que public, de cette personne à la fois réelle et imaginaire.     

C'est le même procédé que les caricaturistes des quotidiens font à tous les jours.  

Dans son texte, Mike Ward critique comment, en tant que public, on peut parfois laisser l’empathie prendre le pas sur l’appréciation artistique.    

Et, à ce sujet, Mike Ward a le droit d’être critique. C’est d’ailleurs ce qu’on attend de lui : qu’il nous partage une vision du monde, qu’elle soit complètement sienne ou non, tordue et amusante.     

Et Mike Ward a un style qui lui est propre comme artiste : il ne fait pas dans la dentelle, certes, mais il en a tout à fait le droit.    

Conclusion  

Il ne faut pas croire qu’en riant des blagues «méchantes» de Mike Ward, le public se désengage totalement psychologiquement et que le désengagement n’a que des effets négatifs. Comme le rappelle le chercheur et philosophe américain John Morreall, l’humour est un outil critique important de la vie en société : il permet de voir au-delà des apparences, de dénoncer la propagande et l’hypocrisie, et permet de défier les idées reçues.     

Le premier jugement, tel que rendu, rendra la tâche difficile aux artistes de s'en prendre aux vaches sacrées de nos sociétés, de dénoncer des comportements sur lesquels nous devrions au moins réfléchir (et non pas gober sans rien dire).     

Je vous laisse avec les mots du chercheur français Patrick Charaudeau, qui a notamment étudié les cas de Charlie Hebdo et Dieudonné : «l’humour est un acte de transgression non négociable. C’est sa raison d’être. L’acte d’humour brise le miroir des conventions sociales, casse les jugements des biens pensants, fait voler en éclats les stéréotypes identitaires, renverse les visions du monde, faisant découvrir l’envers de ce qui se donnait comme une évidence inattaquable. Oui, on peut rire de tout. On doit pouvoir rire de tout, envers et contre tout».