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Peut-on encore sauver l’UPAC?

L'UPAC a failli à son mandat de faire le ménage dans les plus hautes sphères de la politique québécoise...

Peut-on encore sauver l’UPAC?
Pierre-Paul Poulin / Le Journal

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Si l’Unité permanente anticorruption (UPAC) nuit plus qu’elle n’aide à la crédibilité de notre système de police et de justice, faudra bien y voir un jour...

On doit bien le dire, l’équipe d’enquête du Journal fait un excellent travail, essentiel, pour exposer les dérives de l’UPAC. Car il faut que ces choses se sachent.   

L’ancien commissaire Robert Lafrenière semblait pas mal plus fâché, inquiet, préoccupé par les « bandits » qui coulaient de l’information sur les enquêtes que les « bandits » qui étaient visés par ces dites enquêtes. Rarement ne l’avait-on vu aussi courroucé que la fois où il s’est présenté devant la presse pour commenter ces fuites.  

Toutefois, la « marde était pognée » depuis pas mal plus longtemps que ça à l’UPAC. L’expression n’est pas de moi, mais plutôt de quelqu’un qui a sonné l’alarme depuis longtemps sur ce qui se passait à l’interne, dans ce corps de police.  

 

Peut-on encore sauver l’UPAC?
Simon Clark/Agence QMI

Je parle ici de l’ex-entrepreneur Lino Zambito. Témoin vedette de la commission Charbonneau (CEIC) ne l’oublions pas. J’ai dû interviewer Zambito une demi-douzaine de fois au cours des dernières années.   

Sans crainte aucune, en entrevue, il m’a répété à plus d’une reprise que « tant que Lafrenière serait à l’UPAC, jamais les libéraux ne seraient inquiétés ». Pour lui, il ne faisait aucun doute que la nomination de Lafrenière était mur à mur politique.   

Commission d’enquête sur ce qui se passe à l’UPAC?  

Dans Le Devoir la semaine dernière, Brian Myles signe un éditorial pertinent, intéressant, sur ce qui se passe à l’UPAC. Dès l’intro de son texte, on comprend la gravité de la situation :   

« Ne comptez plus sur l’Unité permanente anticorruption (UPAC) pour endiguer la corruption dans les plus hautes sphères de la politique québécoise. Le corps policier qui devait achever le travail laissé en suspens par la commission Charbonneau, sur les allégations de financement illégal du PLQ, est en totale déroute. »  

Totale déroute? En effet! On s’entend là-dessus. Mais là où ça devient complètement dément, c’est quand Myles nous rappelle à quel point cette « déroute » est frustrante pour le citoyen qui s’attend à beaucoup mieux des systèmes de justice et de police :   

« C’est le monde à l’envers. Les soupçons d’inconduite pèsent sur ceux qui devaient épingler les corrupteurs en tout genre . Ceux-ci se la coulent douce, hormis quelques exceptions dans le monde municipal. Après ses premiers succès pour endiguer la corruption à Boisbriand et à Laval, l’UPAC connaît depuis quelques années un inquiétant passage à vide. L’enquête sur le financement illégal du PLQ ne survivra probablement pas à la crise actuelle. Parions qu’elle sera classée sans suite.  

Les filous se la coulent douce. Aucune accusation ne sera portée contre les émissaires de la mafia et les entrepreneurs impliqués dans un stratagème de partage des contrats publics à Montréal. Ils ont été filmés avec des liasses d’argent à la main et dénoncés par l’entrepreneur Lino Zambito à la commission Charbonneau, mais ils s’en tirent sur toute la ligne. Après le Bureau fédéral de la concurrence, c’est au tour de l’UPAC d’abandonner le dossier. Ce phénomène a un nom : l’impunité. Et elle est intolérable. »  

Myles terminera son éditorial en proposant la « tenue d’une commission d’enquête serait souhaitable pour raffermir le pouvoir de surveillance de la société civile sur les organisations policières, et pour s’assurer que la lutte contre la corruption soit menée d’une manière efficace, indépendante et cohérente ».  

J’ai des gros doutes quant à la capacité d’une commission d’enquête d’en arriver à autre chose que le pétard mouillé que fut la commission Charbonneau.   

Quand on additionne les dizaines de millions de dollars investis dans la CEIC et l’UPAC et qu’on analyse le tout en fonction de la capacité de ces initiatives de faire quoi que ce soit à propos des allégations de financement illégal et tout le reste des allégations – comme n’y voir autre chose que des sommes investies dans le vide? Gaspillées?   

 

Peut-on encore sauver l’UPAC?
Le Journal de Québec

République de bananes   

Mais on s’attendait à quoi? Qui croyait vraiment que Jean Charest allait créer une super équipe d’enquêtes, libre, efficace, déterminée à tout faire pour épingler les responsables?  

J’ironise à peine.  

Le simple fait que l’UPAC a été créée par ceux sur qui cette unité allait devoir enquêter ne tenait pas la route. Robert Lafrenière y a tenu le rôle le plus important jusqu’au jour des élections en 2018. Ce commissaire qui, rappelons-le, venait directement du sérail libéral.   

Ça fait république de bananes en maudit.  

Et si on avait écouté, par exemple, ceux qui ont sonné l’alarme, dès les balbutiements de la CEIC? Comme l’enquêteur et policier d’expérience Sylvain Tremblay, anciennement de l’UAC (Unité anti collusion menée par Jacques Duchesneau).   

Encore Brian Myles, mais en septembre 2014 cette fois :   

« La commission Charbonneau aurait pu faire beaucoup plus de dégâts au Parti libéral du Québec (PLQ), avec des témoins recrutés par l’Unité anticollusion (UAC), et à la FTQ-Construction, avec le matériel de l’opération policière Diligence. Et des cibles importantes s’en tirent à trop bon compte.   

Selon l’enquêteur à la retraite Sylvain Tremblay, la Commission s’est arrêtée en chemin pour des raisons qu’il s’explique mal.  

Dès le début des travaux, il a personnellement rencontré les procureurs et les enquêteurs de la Commission pour leur faire un « portrait » de l’influence du crime organisé sur l’industrie de la construction.  

« Ils avaient les mains pleines avec le rapport Duchesneau, l’opération Diligence et l’opération Colisée. Ils avaient tout pour décrire le système. Et c’était ça, leur mission. C’était de nous faire découvrir le système. Si on regarde le résultat final, l’objectif n’est absolument pas atteint. Le système est encore en place », dit M. Tremblay. »  

 

Peut-on encore sauver l’UPAC?
JEAN-FRANCOIS DESGAGNES/JOURNAL DE QUÉBEC/AGENCE QMI

2014. Déjà, ceux qui avaient baigné dans les enquêtes, ceux qui connaissaient le mieux le fonctionnement de ce « système » doutaient sérieusement de la volonté réelle d’exposer les « bandits », de les traduire en justice. Sylvain Tremblay, dans le même article :   

« Même si l’Unité permanente anticorruption (UPAC) enquête activement sur le financement illégal du Parti libéral par des entrepreneurs et des firmes de génie-conseil, Sylvain Tremblay doute « sérieusement » de la volonté du système judiciaire de mettre en accusation des élus de l’Assemblée nationale (passés ou présents) ou des dirigeants d’organismes publics. »  

Cinq ans plus tard, les politiciens libéraux et ceux qui ont gravité autour d’eux se la « coulent douce ». Pas de vagues en vue.   

Pendant une décennie, le PLQ a pu être au pouvoir, décidé seul QUI allait diriger l’UPAC, la SQ, le DPCP, les juges et nombre de hauts-fonctionnaires...   

 

Peut-on encore sauver l’UPAC?
Le Journal de Québec

On s’attendait à quoi?   

En passant, on devrait aussi se souvenir de ceux qui ont appuyé le PLQ en 2012, en 2014, en 2018... Ceux qui ont signé des éditoriaux pour que le règne libéral se poursuive en sachant très bien que « tout était pourri » dans ce parti.   

Ne les oublions pas ceux-là.   

L’UPAC a été instituée sur des bases souillées. La dissidence d’un commissaire –toujours inexplicable aujourd’hui – a réussi à couler la commission Charbonneau...   

Ça va prendre plus qu’une énième commission d’enquête pour faire ce ménage-là. Ça commence par une dépolitisation complète de la justice et l’assurance que ceux à qui on donnera ce mandat-là, la prochaine fois, pourront avoir les coudées franches. Sans contraintes, sans attaches politiques. Ni maintenant, ni passées.  

Et que les coupables soient épinglés, une fois pour toutes.